Rhapsodie de concert pour violon
et piano
1924
«Ces
tsiganes donnent envie, tantôt de danser, tantôt de pleurer, ou de
faire les deux à la fois […] on deviendrait fou si on les écoutait
plus longtemps !»
Charles
Baudelaire
«Ces
airs hongrois très originaux, joués par des musiciens bohémiens,
qui font perdre la tête aux gens du pays. Cela commence par quelque
chose de très lugubre et finit par une gaieté folle qui gagne
l'auditoire, lequel trépigne, casse les verres et danse sur les
tables.»
Prosper
Mérimée
«À
l'intention de notre amie, qui joue si aisément, vous m'avez
convaincu de composer un petit morceau dont la difficulté diabolique
fera revivre la Hongrie de mes rêves et, puisque ce sera du violon,
pourquoi n'appellerions nous pas cela Tzigane ?»
Maurice Ravel
s'adressant
à Bartók à propos de la violoniste Jelly d'Aranyi
L'introduction
nous
plonge d'emblée dans une atmosphère solennelle. Dès le premier
frottement de crins, la corde grave s'enflamme, déversant
d'incomparables sonorités ténébreuses et envoûtantes. Les yeux
mi-clos, transperçant de son archet le silence par
tons
singuliers, l'artiste sème le trouble dans nos coeurs indolents. En
cavalier solitaire, sans
ambages, le soliste avance avec bravoure
et nous déclame un monologue de
haute voltige...
Au
paroxysme de cette tension, la main gauche assène un fulgurant
glissando qui libère l'atmosphère... Le thème reprend alors, cette
fois-ci en octaves, l'intensité a monté d'un cran ! De ce
violon exacerbé sort des glissandos, des pizzicati,
des
dissonances, des sifflements, des éclairs, des chants mystérieux,
des danses païennes aux rythmes à vous couper le souffle...
L'ivresse tzigane s'installe dans toute
sa splendeur, exhibant son
insolente joie de vivre à la face du monde, dans une
célébration
intense de l'instant présent.
Animé
d'une folie soudaine, le clavier se rêve en harpe, montant et
descendant
des arpèges au gré des trilles espiègles du
violon.
Sur une psalmodie pianistique, surgit le thème
hypnotique...
Ravel nous emmène en voyage, à travers la Hongrie, la Transylvanie, la Roumanie, l'Orient, l'Espagne, dans le folklore d'un peuple "aux semelles de vent" avec son goût des grands espaces, de l'évasion, ça y est ! Nous voilà de retour à la vie nomade !
Ravel nous emmène en voyage, à travers la Hongrie, la Transylvanie, la Roumanie, l'Orient, l'Espagne, dans le folklore d'un peuple "aux semelles de vent" avec son goût des grands espaces, de l'évasion, ça y est ! Nous voilà de retour à la vie nomade !
Le
violon prend alors un langage de sorcier, extrayant d'occultes
mélodies du
fin fond de son âme, réveillant le monde des
croyances anciennes profondément
enfouies. Au fur et à mesure, un
cortège d'ondines, de sylphes et de salamandres d'une étrange
beauté
surgissent de leurs abîmes, tandis que rôdent en silence,
fiers sous l'immobile astre de la nuit, les légendaires spectres de
Liszt et de
Paganini.
Les carcans
étriqués de la convenance éclatent en morceaux, libérant une
spirale
d'énergie sensuelle, magique, en constante ébullition.
À
nouveau le thème, cette fois les pizzicati sonnent comme un cymbalum
de Valaquie, puis, très haut perché en harmoniques, l'on distingue
le chant magnifique de "trois beaux oiseaux du
Paradis"...
Ça
s'emballe, ça galope, une ardente cavalcade, on entend les sabots de
noirs pur-sangs à travers les
steppes ; le piano martèle alors
des accords, et amorce quelques pas
de danse, une danse pieds nus
sous les étoiles, pour reprendre contact avec ses racines,
ses
ancêtres. Une danse des fils de la terre, aux gestes sauvages,
instinctifs.
On
croit reprendre un instant ses esprits, mais cette brève accalmie
n'est qu'un leurre, ce rythme chaloupé hisse les voiles du "bateau
ivre", bancal, insaisissable, il nous nargue et ricane par sa
ritournelle claudicante, le vertige
n'est pas loin... Un déluge de
doubles-croches s'abat dans nos
écoutilles, on voit trente-six
chandelles qui se consument par les deux bouts ! Un vrai brasier !
L'harmonie
sort de ses rails et se lance à la poursuite du soliste dans un
accelerando diabolique.
Des sommets de virtuosité sont atteints
dans cette grisante « friska »1,
qui monte droit à la tête comme un shot de vodka. Une frénésie
dionysiaque phénoménale happe tout sur
son passage ! Au summum de
ces zigzags sonores, le thème des
débuts se consume comme une
trainée de poudre, et une dernière envolée vient défier les lois
de
la pesanteur, pour s'achever en apothéose sur trois accords !
Acta
est fabula2 !
Stefan
Lefèvre
1.
Friska : partie rapide d'une Csárdás, danse folklorique
hongroise, reprise par les gitans.
2.
Acta est fabula : la pièce est jouée. C'est ainsi que
dans le théâtre antique, on annonçait la fin de la
représentation.
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