« Il faut toujours garder à l'esprit l'idée que la sensibilité et l'émotion constituent le contenu véritable d'une œuvre d'art... La découverte inattendue et l'étonnement sont une partie essentielle de la beauté. »
Maurice Ravel
La
fameuse
Sonate en sol majeur, est la dernière œuvre de musique de chambre
du compositeur. Élaborée entre 1922 et 1927, elle est dédiée à
la violoniste Hélène Jourdan-Morhange, et fut créée par Ravel en
personne au piano, avec Georges Enesco au violon, le 30 mai 1927. On
y retrouve l'influence des grands maitres, mais également celle du
jazz et du blues si cher à Georges
Gershwin (auteur de Rhapsody
in blue), avec qui Ravel fréquenta les night-clubs enfumés
d'Harlem - véritable berceau du jazz à New-York.
Il
est intéressant de noter que Ravel, influencera le langage
harmonique du pianiste américain de jazz Bill Evans, considéré
comme l'un des plus grands de sa génération. Herbie Hancock autre
pianiste émérite de jazz, interprétera le blues de la sonate lors de concerts.
- Allegretto
Le
premier mouvement de la sonate débute par un motif de piano,
où
s'exalte une sonorité immatérielle. À son entrée, le violon
reprend cette mélodie à la quinte supérieure. L'exposition à elle
seule ne comporte pas moins de quatre thèmes différents, qui seront
exploités, développés, altérés.
On
songe à un
paysage fantastique, à une rêverie au charme
éthérée...
Une certaine élégance et sensualité émanent de
cet Allegretto ; le jeu legato du violon
virevolte
autour du piano, unis dans une danse fusionnelle. Ravel de son talent
fertile, brouille les pistes dans ce mouvement construit en
trompe-l'oeil, contraste
de maintes couleurs par sa science des
timbres et des trajectoires obliques, déroule un dialogue ambigu par
son art des équivoques.
Est-ce
là un moyen de questionner le réel et l'impermanence des choses qui
nous entourent ? Ravel, en as du détournement, tire sur les
ficelles d'une harmonie qu'il refaçonne à la manière de poupées
russes. Tout au long de sa carrière, l'éclectique Ravel d'une
insatiable curiosité, ne cessera de renouveler ses formes, son
style,
et ses idées musicales, alliant tradition et modernité
dans d'étonnantes combinaisons aux couleurs inattendues.
« Ma
musique est en évolution, non en révolution. Si j'ai toujours
accueilli les idées nouvelles, j'ai toujours largement recherché
l'inspiration chez les maîtres. »
Maurice
Ravel
- Blues
Le
mouvement médian, dit "Blues", a recours à certains
éléments du jazz. Ravel, cet ancien « Apache »1,
attentif à la musique de son époque en appréciait particulièrement
le langage. Toujours à l'affût, son flair aiguisé percevait ici
des sonorités novatrices destinées à influencer l'art moderne. Il
accapare certains aspects du jazz comme le « riff
»
de piano (combinaison d'accords ou un refrain joués de manière
répétitive par la section rythmique ou le musicien soliste d'une
formation musicale) , les attaques
sur la fameuse "blue note" (sensibilisation de la tierce majeure ou de la quinte), les rythmes syncopés, les accentuations.
Le
démarrage en pizzicati peut renvoyer au
banjo (qui est monnaie
courante dans les années 20-30) ou à la guitare qui
marque tous
les temps (« faire la pompe » dans le jargon musical). Il
est à noter que
l'introduction du piano est en la bémol majeur
alors que le violon est en sol
majeur, nous avons donc une
bi-tonalité. La mélodie au climat bleu-mélancolique peut
évoquer
un saxophone, mais ce morceau n'est résolument pas un
blues au sens strict du
terme (hormis le dernier glissando du
violon – intervalle de septième mineure utilisé habituellement
par les blues-men pour clôturer leurs morceaux), ses couleurs et
multi-tons, ses accents exotiques renvoient indubitablement
à
l'univers de l'auteur qui puisa son inspiration dans de nombreux
folklores et musiques traditionnelles pour les réintégrer à son
œuvre.2
L'artiste
parle la langue de « l'oncle Sam » tout en
conservant
son accent français, qui est sa langue maternelle (avec des origines
basques). On est comme on naît !...
Faut-il y voir un brin d'ironie, ou une quelconque facétie de
sa
part ? Du blues oui, mais à la Ravel
! Quoiqu'il en
soit quelle audace pour une sonate !
Ce
Blues très jazzy n'a pas finit de faire « jaser »...
« Aucune
influence ne peut se flatter de l'avoir conquis tout entier […]
Ravel demeure jalousement insaisissable derrière tous ces masques
que lui prêtent les snobismes du siècle. »
Vladimir
Jankélévitch
« Venons-en
maintenant à un aspect de mon œuvre propre qui sera peut-être
d'un
intérêt plus immédiat pour vous : à mon avis le blues est
un de vos acquis
essentiels, véritablement américain, en dépit
des influences venues d'Afrique et
d'Espagne. Des musiciens m'ont
demandé comment j'en étais venu à proposer un
blues en tant que
second mouvement de ma Sonate pour violon et piano récemment
achevée.
Ici, à nouveau, la même soumission à laquelle j'ai déjà fait
allusion
est en évidence car, bien qu'ayant adopté cette forme
musicale populaire, j'ose
dire, néanmoins, que c'est de la musique
française, du Ravel, que j'ai écrit. En
effet ces formes
populaires ne sont qu'un matériau de construction, l'œuvre
d'art
n'apparaissant qu'après maturation de la conception, aucun détail
n'étant
alors laissé au hasard. De plus une stylisation
minutieuse, née de la
manipulation de ces matériaux, est
absolument essentielle. Pour comprendre
pleinement ce que je veux
dire, il suffirait de faire traiter ces blues par vos
propres
musiciens et par des musiciens européens autres que français :
vous
verriez certainement que les œuvres ainsi produites sont
infiniment diverses, la
plupart portant les caractéristiques
nationales de leurs compositeurs
respectifs, en dépit de la
nationalité unique du matériau initial : le blues
américain.
Pensez aux différences radicales, si frappantes, qui séparent le
jazz
et les rags de Milhaud, Stravinsky, Casella, Hindemith et
autres.
L'individualité de ces compositeurs a été plus forte que
les matériaux
empruntés. Ils ont pétri ces formes populaires
pour satisfaire aux exigences de
leur art personnel. Ainsi rien
n'est-il laissé au hasard et cette stylisation
minutieuse des
matériaux employés entraîne-t-elle que les styles deviennent
aussi
nombreux que les compositeurs eux-mêmes. En ce qui concerne mon
propre
travail de composition, je trouve qu'une longue période de
gestation est en
général nécessaire. Durant cette période,
j'arrive graduellement à voir, et avec
une précision
grandissante, la forme et la trajectoire d'ensemble de l'œuvre
à
venir. Je puis en être ainsi préoccupé des années durant,
sans écrire une seule
note. Après quoi la rédaction matérielle
se fait relativement vite, mais il y a
encore beaucoup de travail
pour éliminer tout ce qui peut être considéré comme
superflu
avant d'arriver, aussi totalement que possible, à la clarté
finale
désirée. Alors le temps vient où de nouvelles idées
peuvent être retenues,
concernant d'autres compositions. Mais ces
projets nouveaux ne sauraient relever
de l'arbitraire et,
s'imposant librement à l'esprit, ils trouvent parfois leur
origine
dans un lointain souvenir ne resurgissant qu'avec des années de
retard. »
Maurice Ravel
(extrait d'une conférence du 7 Avril
1928 à Houston)
- Perpetuum mobile
Il
est conseillé d'accrocher sa ceinture pour ce volet final dit : "Perpetuum
Mobile"3
(prémisse probable du futur Boléro), révélateur du talent
imaginatif sans limites de «l'horloger suisse» (surnom
dont l'avait doté Stravinsky), qui impose ici son talent de
«géomètre des mystères» selon le célèbre oxymore
de Roland-Manuel4.
Les
douze mesures de l'introduction amorcent
un rythme volontairement
hésitant, reprenant le motif bref et staccato du premier mouvement.
Ravel active le levier de son imaginaire : Attention au départ ! Par
un dernier réglage, ajustant la mise au point, bielles et rouages se
mettent progressivement en branle,
pour d'un seul coup imposer ce
rythme ininterrompu, à la mécanique parfaitement huilée, aux
motifs répétés, obsessionnels, et d'une rotation vertigineuse.
L'archet
du violoniste, tel une locomotive propulsée par quatre mille chevaux
vapeur,
s'élance dans d'ahurissantes doubles-croches, qu'il
décline en gammes, arpèges, accords brisés... Saisissant au vol ce
tempo vif, dans une
parfaite synchronisation de co-pilote, le
pianiste ajoute avec insistance des
ponctuations, tantôt
discrètes, tantôt plus affirmées, réminiscences fragmentées des
deux
mouvements précédents, pour une parfaite alchimie chauffée
à blanc, et cuit à
point, en moins de quatre minutes !
Quelle
leçon d'écriture !
« Mon
frère avait une admiration pour tout ce qui était mécanique depuis
les simples jouets en fer-blanc jusqu'aux machines-outils les plus
perfectionnées. Aussi passait-il des journées, à l'époque du jour
de l'an, sur les grands boulevards, devant le baraques des camelots,
et était ravis de venir avec moi dans les usines ou aux expositions
de mécanique. Il était heureux de se trouver au milieu de ce
mouvement et de ces bruits. Mais il en ressortait toujours frappé
par l'automatisme des mouvements de tous ces ouvriers. »
Édouard
Ravel
ingénieur,
frère de Maurice.
« Ravel
fut le contemporain de trois triomphes de la technique : la Tour
Eiffel (1889), le cinématographe (1895) et l'avion (1903). Triomphes
que l'esthétique assimila immédiatement, maîtrisant mieux que
jamais le rythme et le mouvement (futurisme)... On se mit aussi à
penser en volumes (cubisme) plutôt que selon la surface
traditionnelle. »
Marcel Marnat
musicologue et journaliste
Stefan
Lefèvre
1.
En 1900, Ravel se joint à un groupe d’artistes et
d’intellectuels qui porte le nom de club Apache et dont les
activités touchent à toutes les formes d’art. Les femmes n’y
sont pas admises. C’est grâce à ce groupe, qui cessera
d’exister en 1914, que Ravel rencontre notamment Erik Satie, Jean
Cocteau, André Gide, Paul Valéry, Igor Stravinski, Nijinski et
Serge Diaghilev. Le club Apache se réunit chez Ida et Cyprien
Godebski et c’est pour les enfants de ce couple que Ravel
composera plus tard Ma mère l’Oye.
2 . Par exemple son trio en la mineur est directement sous l'influence du pays Basque. L'Espagne est la source de son inspiration dans sa Vocalise en forme de Habanera, son Boléro, l'Alborada del gracioso, Pavane pour une infante défunte, la Rapsodie espagnole, Don Quichotte à Dulcinée. Les États-unis l'influenceront Ravel dans le 3ème mouvement du concerto pour la main gauche, dans le «blues» de la sonate pour violon et piano - qui possède d'ailleurs des similitudes avec le chant de la théière anglaise tiré de sa fantaisie lyrique : « l'enfant et les sortilèges » travaillé durant la même période (1923-27). La «laideronnette impératrice des pagodes» dans « Ma Mère l'Oye » est animée d'un esprit asiatique ainsi que le poème « Asie » extrait de « Shéhérazade » qui rappelle également l'Inde et la Chine tandis que Daphnis et Chloé et les chanson populaires grecques sont directement inspirés du peuple hellénique.
3. Perpetuum mobile (Latin), moto perpetuo (Italien) ou mouvement perpétuel peut signifier deux choses :- morceaux de musique ou parties de pièces, caractérisés par un flux continu de notes, généralement à un tempo rapide.- ensemble de pièces ou grandes parties de pièces qui doivent être jouées à maintes reprises, souvent un nombre indéfini de fois.
Quelques exemples : Mouvement perpétuel pour violon d'O. Nováček, Moto perpetuo op. 11 pour violon de N. Paganini, le vol du bourdon de N. Rimski-Korsakov, Scherzo du 2e Concerto pour piano de S. Prokofiev, 3e mvt du concerto pour violon de S. Barber.
4. Compositeur et musicologue, disciple, ami et biographe de Ravel.
2 . Par exemple son trio en la mineur est directement sous l'influence du pays Basque. L'Espagne est la source de son inspiration dans sa Vocalise en forme de Habanera, son Boléro, l'Alborada del gracioso, Pavane pour une infante défunte, la Rapsodie espagnole, Don Quichotte à Dulcinée. Les États-unis l'influenceront Ravel dans le 3ème mouvement du concerto pour la main gauche, dans le «blues» de la sonate pour violon et piano - qui possède d'ailleurs des similitudes avec le chant de la théière anglaise tiré de sa fantaisie lyrique : « l'enfant et les sortilèges » travaillé durant la même période (1923-27). La «laideronnette impératrice des pagodes» dans « Ma Mère l'Oye » est animée d'un esprit asiatique ainsi que le poème « Asie » extrait de « Shéhérazade » qui rappelle également l'Inde et la Chine tandis que Daphnis et Chloé et les chanson populaires grecques sont directement inspirés du peuple hellénique.
3. Perpetuum mobile (Latin), moto perpetuo (Italien) ou mouvement perpétuel peut signifier deux choses :- morceaux de musique ou parties de pièces, caractérisés par un flux continu de notes, généralement à un tempo rapide.- ensemble de pièces ou grandes parties de pièces qui doivent être jouées à maintes reprises, souvent un nombre indéfini de fois.
Quelques exemples : Mouvement perpétuel pour violon d'O. Nováček, Moto perpetuo op. 11 pour violon de N. Paganini, le vol du bourdon de N. Rimski-Korsakov, Scherzo du 2e Concerto pour piano de S. Prokofiev, 3e mvt du concerto pour violon de S. Barber.
4. Compositeur et musicologue, disciple, ami et biographe de Ravel.
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